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Savoir-faire

Départs à la retraite : pourquoi le savoir-faire manuel se perd en premier

Les procédures écrites restent dans les armoires. Le tour de main, lui, part avec celui qui le possède. Voici ce qui se perd vraiment, pourquoi, et ce que vous pouvez faire tant que votre expert est encore là.

Par L’équipe SHIFT89 · 7 min de lecture

À retenir

  • L’industrie doit absorber un million de départs à la retraite d’ici 20301, alors que 43,8 % des projets de recrutement sont jugés difficiles2.
  • Le savoir-faire manuel tient au geste, à l’ordre des opérations et à la sensation : il s’écrit mal, il se montre.
  • Avant un départ, repérez les gestes rares, risqués ou connus d’une seule personne, et faites-les transmettre au poste, pendant le travail.

Combien de départs l’industrie doit-elle absorber ?

La feuille de route nationale pour l’emploi et l’attractivité dans l’industrie, présentée le 21 avril 2026, compte un million de départs à la retraite d’ici 2030 dans l’industrie. Elle fixe un objectif de 600 000 recrutements dès 2026 et relève 61 000 postes industriels non pourvus au quatrième trimestre 202513.

Le marché du travail ne remplace pas ces départs à l’identique. Selon l’enquête Besoins en main-d’œuvre 2026 de France Travail, 43,8 % des projets de recrutement sont jugés difficiles2. Dans l’industrie, les métiers les plus tendus sont aussi les plus manuels : conduite d’équipement d’usinage (80,6 % de projets difficiles), chaudronnerie-tôlerie (77,7 %), mécaniciens de véhicules (72,2 %), soudeurs (71,3 %)4.

Chaque filière le constate à sa façon :

  • la métallurgie compte 40 000 départs à la retraite par an5 ;
  • la chimie en prévoit 6 000 à 8 000 par an6 ;
  • dans les services de l’eau, 32 % des salariés ont plus de 50 ans7 ;
  • dans l’aéronautique, 44 % des dirigeants réunis au sein du Comité Aéro-PME ont plus de 60 ans8.

Les recruteurs s’adaptent déjà : en 2025, 74 % des recruteurs en tension ont accepté des candidats moins expérimentés2. Ceux qui arrivent ont donc plus à apprendre, au moment où ceux qui savent s’en vont.

Pourquoi le savoir-faire manuel part-il plus vite que les documents ?

Un savoir documentaire existe déjà sous une forme transmissible : une gamme, un plan, une procédure, un rapport d’intervention. Quand son auteur part, le document reste. On peut le chercher, le relire, le corriger.

Le savoir-faire manuel n’a pas cette chance. Il tient en trois choses qu’un document capte mal :

  • Le geste : la position des mains, l’outil choisi, l’effort dosé, la façon d’aborder la pièce.
  • L’ordre et ses raisons : pourquoi on desserre celle-ci avant celle-là, et ce qui arrive si l’on inverse.
  • La sensation : le bruit qui alerte, la résistance d’un serrage, l’aspect d’une surface ou d’un cordon qui « n’est pas bon ».

L’expert ne pense plus à ces détails : il les fait. Interrogé dans un bureau, il décrit la procédure officielle. Placé devant la machine, il montre ce qu’il fait vraiment. C’est ce qu’on appelle le savoir tacite.

Ce savoir s’acquiert lentement. Dans le luxe, France Travail rappelle qu’il faut « au moins cinq ans » de pratique en entreprise pour devenir joaillier, maroquinier ou couturier9. Dans la plasturgie, la fédération de la filière parle de savoir-faire industriels uniques « aujourd’hui menacés »10.

Quels gestes disparaissent en premier ?

Tous les gestes ne courent pas le même risque. Trois familles partent en premier.

Les gestes rares

Une intervention annuelle, un arrêt technique, une révision lourde : personne n’a l’occasion de s’entraîner entre deux occurrences. Dans le nucléaire, la visite décennale revient, par définition, une fois tous les dix ans. L’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection demande de continuer à améliorer la préparation des activités de maintenance, et salue les espaces de préparation sur maquette11.

Les gestes risqués

Selon l’INRS, une part importante des accidents liés aux machines survient pendant la maintenance, le nettoyage et le réglage12. Ce sont précisément des gestes d’experts, réalisés hors du fonctionnement normal de la machine, souvent sous consignation.

Les gestes connus d’une seule personne

Un réglage fin, une machine ancienne, une astuce de démontage : quand une seule personne sait faire, son départ crée un trou immédiat. Souvent, personne ne s’en aperçoit avant la panne suivante.

Pourquoi le tutorat et les procédures écrites ne suffisent-ils plus ?

Les entreprises ont trois réponses habituelles. Chacune a sa valeur, et chacune bute sur la même limite : le temps de l’expert.

  • Le tutorat transmet bien le geste, mais à une personne à la fois. L’expert ne peut pas accompagner chaque nouvel arrivant, dans chaque équipe, à chaque saison.
  • La procédure écrite fixe l’ordre des opérations, mais perd la sensation. Elle demande en plus des heures de rédaction que l’expert n’a pas.
  • La vidéo filmée au téléphone montre le geste, mais ailleurs que sur la machine. Filmer occupe une main, et il faut souvent un tournage, puis un montage.

Les outils de gestion des connaissances, de plus en plus nombreux, indexent des documents et des comptes rendus. Ils servent bien le savoir documentaire. Le geste, lui, n’est pas un document : il se montre là où il se fait.

Que faire avant le départ d’un expert ?

Voici une démarche simple, utile quel que soit l’outil que vous choisirez.

  1. Listez les départs prévus : retraites, mutations, fins de contrat. Croisez-les avec les équipements et les gestes concernés.
  2. Repérez les gestes critiques : rares, risqués, ou connus d’une seule personne. Commencez par eux.
  3. Faites transmettre au poste, pas en salle : devant l’équipement réel, l’expert montre ce qu’il fait vraiment, y compris les détails qu’il oublierait de dire.
  4. Respectez le temps de l’expert : une méthode qui lui demande des heures de rédaction ou de tournage ne sera pas tenue. Visez quelques minutes par geste, pendant son travail.
  5. Testez avec un débutant : la transmission est réussie quand un nouveau refait le geste seul, correctement, sans l’expert à côté de lui.
  6. Gardez le savoir-faire chez vous : vos réglages et vos tours de main sont votre avantage. Choisissez un outil qui ne les envoie pas sur les serveurs d’un tiers (voir Faut-il confier son savoir-faire industriel à un cloud ?).

Le bon moment, c’est maintenant. Un geste rare peut ne pas se présenter avant le départ de celui qui le connaît.

Questions fréquentes

Pour aller plus loin.

Qu’est-ce que le savoir-faire tacite ?

C’est ce que l’expert sait faire sans pouvoir l’expliquer entièrement : un tour de main, un réglage à l’oreille, un ordre d’opérations appris par l’expérience. Il se transmet mieux en le montrant sur l’équipement qu’en le rédigeant.

Quand faut-il commencer, avant un départ à la retraite ?

Le plus tôt possible. Commencez par les gestes rares, risqués ou connus d’une seule personne : un geste rare peut ne pas se présenter pendant les derniers mois de l’expert.

Une procédure écrite ne suffit-elle pas ?

Elle reste utile : elle fixe l’ordre des opérations et sert de référence. Mais elle perd la sensation et les détails que l’expert ne pense pas à dire. Montrer le geste sur l’équipement réel complète la procédure ; cela ne la remplace pas.

Faut-il filmer ses experts au téléphone ?

C’est mieux que rien. Mais filmer occupe une main, la vidéo se regarde loin de la machine et demande souvent un montage. Pour un geste critique, visez une transmission mains libres, que l’apprenant retrouve sur l’équipement lui-même.

Sources

  1. Le Journal des Entreprises, présentation de la feuille de route nationale pour l’emploi et l’attractivité dans l’industrie (21/04/2026) — www.lejournaldesentreprises.com/article/le-gouvernement-devoile-une-feuille-de-route-pour-accelerer-les-recrutements-dans-lindustrie-2141471 (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  2. France Travail, enquête Besoins en main-d’œuvre (BMO) 2026, publiée le 21/04/2026 — www.francetravail.fr/candidat/decouvrir-le-marche-du-travail/besoins-en-main-doeuvre.html (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  3. Feuille de route nationale pour l’emploi et l’attractivité dans l’industrie (avril 2026) — www.capemploi.info/assets/files/cheops/commun/bac-a-sable/feuille-de-route-nationale-pour-lemploi-et-lattractivite-dans-lindustrie-avril-2026.pdf (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  4. Banque des Territoires, « En 2026, des projets de recrutement en baisse » (22/04/2026) — www.banquedesterritoires.fr/en-2026-des-projets-de-recrutement-en-baisse (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  5. Observatoire de la métallurgie, prospective des besoins en recrutement (septembre 2024) — www.observatoire-metallurgie.fr/sites/default/files/2024-10/obsm_prospective_recrutement-221024-v3_pap.pdf (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  6. France Chimie et OPCO 2i, cartographie des métiers et des compétences de la branche des industries de la chimie (avril 2022) — www.francechimie.fr/cartographie-des-metiers-et-des-competences-de-la-branche-des-industries-de-la-chimie (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  7. Akto, panorama de la branche des services de l’eau (édition 2023) — observatoire.akto.fr/content/uploads/sites/3/2024/08/10092024_Panorama_Services_Eau.pdf (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  8. GIFAS, communiqué de l’assemblée générale (16/07/2026) — res.cloudinary.com/gifas/image/upload/2026-07-09-CP_Assembl%C3%A9e_G%C3%A9n%C3%A9rale_GIFAS.pdf (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  9. France Travail, dossier « Luxe » — www.francetravail.fr/actualites/le-dossier/luxe/page.html (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  10. Polyvia, dossier de presse de la conférence annuelle (15/01/2026) — www.polyvia.fr/sites/default/files/2026-01/DP%20Polyvia%20-%20Conf%C3%A9rence%20annuelle%202026%20V2_0.pdf (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  11. ASNR, rapport annuel 2025, appréciations (mai 2026) — www.asnr.fr/sites/asnr/files/2026-05/appreciations-ASNR_Rapport-ASNR-2025.pdf (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)
  12. INRS, « Machines : ce qu’il faut retenir » (12/10/2022) — www.inrs.fr/risques/machines/ce-qu-il-faut-retenir.html (nouvelle fenêtre) (consulté le 26/10/2026)

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