Que confie-t-on vraiment en mettant ses procédures en ligne ?
Une procédure de maintenance ou de production n’est pas un document anodin. Elle contient ce qui fait la différence d’une usine : les réglages, les tolérances réelles, les points de vigilance, l’ordre des opérations, parfois une recette ou un procédé.
Les vidéos d’atelier en disent plus encore. Une caméra filme la machine, mais aussi son environnement, l’implantation de la ligne, parfois une pièce qui n’est pas encore présentée au public. Dans l’automobile, les exigences de protection des prototypes de l’association allemande de l’industrie automobile (VDA), évaluées dans le cadre TISAX, portent justement sur les véhicules et pièces confidentiels non encore dévoilés2.
Confier ces contenus à un service en ligne, c’est les confier à un tiers : l’éditeur, son hébergeur, parfois leurs sous-traitants. Ce n’est pas forcément un problème. C’est une décision qui mérite d’être prise en connaissance de cause, avec votre direction industrielle et vos équipes sécurité.
Quelles règles de sécurité s’appliquent déjà à vos sites ?
Beaucoup d’industriels sont déjà soumis à des règles qui encadrent leurs systèmes d’information :
- La directive NIS 2 couvre notamment la fabrication de véhicules, de machines, de produits électroniques, de dispositifs médicaux et de produits chimiques, ainsi que l’énergie, l’eau et la santé. L’ANSSI annonce plusieurs milliers d’entités concernées, dans 18 secteurs d’activité1.
- Les secteurs d’activités d’importance vitale, au nombre de 12, relèvent d’un dispositif piloté par le SGDSN3.
- Les zones à régime restrictif : pour protéger le potentiel scientifique et technique de la nation, le guide de l’ANSSI et du SGDSN recommande des moyens informatiques propres à la zone4.
- Les informations classifiées : selon l’instruction générale interministérielle n° 1300, tout système qui les traite doit faire l’objet d’une homologation5.
La menace, elle, est bien réelle. Dans la santé, 764 incidents de sécurité ont été déclarés en 2025 par 606 structures, selon l’observatoire de l’Agence du numérique en santé6.
Dans ce cadre, chaque nouveau service en ligne ajoute une question pour votre responsable de la sécurité des systèmes d’information : quels flux, vers où, avec quelles garanties ?
Un service en ligne est-il moins sûr ?
Pas forcément. Un service en ligne bien géré peut être très sûr. Son éditeur investit dans la sécurité, applique les correctifs, obtient des certifications. Vous n’avez rien à installer ni à maintenir.
La question est ailleurs. Par nature, un service en ligne impose trois choses :
- Une connexion pour créer et pour consulter. Sans réseau, pas de contenu.
- Des comptes chez l’éditeur : des identifiants à gérer, des accès à ouvrir depuis l’atelier.
- Des données hors de votre site : chez l’éditeur ou son hébergeur, selon leurs conditions.
Certains éditeurs proposent, en option, une installation sur site. Vérifiez alors ce qui reste dépendant du réseau, en particulier les fonctions d’intelligence artificielle : traduction, transcription, voix de synthèse ou rédaction automatique s’exécutent souvent sur des serveurs distants. Traduire une consigne dans le cloud, c’est envoyer cette consigne au service qui la traduit.
Que se passe-t-il si le service s’arrête ?
C’est la question qu’on oublie le plus souvent. Un service en ligne peut changer de conditions, de prix ou de périmètre. Il peut aussi s’arrêter.
L’exemple est récent. Microsoft a annoncé que Dynamics 365 Guides et Remote Assist ne seront plus disponibles après le 31 décembre 20267. Les entreprises qui y avaient construit leurs guides de réalité augmentée doivent organiser leur sortie avant cette date (voir notre article sur la fin de Guides).
Avant de choisir, demandez donc ce que deviennent vos contenus si le service s’arrête, et si l’outil continue de fonctionner sans lui.
Et là où le réseau n’existe pas, ou n’est pas autorisé ?
Une partie du travail industriel se fait loin d’une bonne connexion. Le long des voies ferrées, l’obligation de couverture mobile ne porte que sur la partie non souterraine : les tunnels en sont exclus, et la couverture à l’intérieur des trains est échelonnée jusqu’en 20308. À bord d’un navire, en sous-sol, dans un local technique ou une centrale isolée, le Wi-Fi ne va pas de soi.
Ailleurs, le réseau existe, mais il n’est pas ouvert à l’atelier : réseaux industriels séparés, zones protégées, sites sensibles. Un outil qui exige une connexion devient alors un projet d’infrastructure, avec ses délais et ses validations.
Quelles questions poser avant de choisir ?
Voici une grille simple, à soumettre à tout éditeur, y compris à nous.
| Question | Pourquoi elle compte |
|---|---|
| Où sont stockés mes contenus, et qui peut y accéder ? | Éditeur, hébergeur, sous-traitants : chacun est un tiers de plus. |
| L’outil fonctionne-t-il sans connexion, pour créer comme pour consulter ? | En atelier, à bord ou en zone protégée, le réseau manque souvent. |
| L’intelligence artificielle envoie-t-elle mes contenus à l’extérieur ? | Traduire ou transcrire une consigne, c’est la confier au service qui le fait. |
| Faut-il un compte en ligne chez l’éditeur ? | Chaque compte est un accès à gérer, et une porte à surveiller. |
| Le logiciel transmet-il des données d’usage ? | La télémétrie doit être connue, et de préférence facultative. |
| Comment s’installent les mises à jour sur un réseau isolé ? | Sans réponse claire, l’outil vieillit sur vos sites sensibles. |
| Que deviennent mes contenus si le service s’arrête ? | La formation de vos équipes ne doit pas dépendre d’un contrat. |
| Les appareils à caméras sont-ils acceptés dans mes zones protégées ? | La décision revient à votre responsable sûreté ; un fonctionnement hors connexion la facilite. |
Pourquoi faire du hors connexion un choix de conception ?
Quand le hors connexion est une option, il reste souvent partiel : une partie des fonctions dépend encore d’un service distant. Quand il est un choix de conception, tout fonctionne sans réseau, par défaut : créer, consulter, traduire, suivre les apprenants.
Ce choix a des contreparties, qu’il faut connaître : les mises à jour s’installent chez vous, à votre rythme, et vos sauvegardes restent sous votre responsabilité. En échange, votre savoir-faire ne dépend ni d’une connexion, ni des serveurs d’un tiers, ni de la survie d’un service en ligne.
